SECESSION is an on-going project designed to re-shape and re-think the European space and project on the basis of translation, migration and hybridization.


Europe

by Joy Sorman

Europe – sur la copie intégrale de mon acte de naissance, demandée à la mairie du VIIIe arrondissement de Paris, mon nom, Sormann, est barré. La biffure est suivie de la mention manuscrite de mon nouveau patronyme : Sorman. Cette modification, à l’initiative de mon père, a été portée le 28 janvier 1980 – j’ai 6 ans. Il semblerait que l’orthographe de ce nom aux lointaines origines juives stambouliotes (Zoermann) fluctue tout au long du XXe siècle, entre le redoublement de cette ultime consonne et son escamotage plus ou moins signifiant.

Europe – un cousin de mon père me fait parvenir l’arbre généalogique de la famille, une descendance dont la génération 1 commence avec Berl Goldblatt, né aux alentours de 1840 – la génération 6 s’achevant momentanément avec Gal Koren, né en 2003. De la 1 à la 6, on déroule une liste de lieux de naissance et de décès, dont : Łańcut, Leipzig, Cassel, Lyon, Chadrac-la-Renaissance, Rodez, Berlin, Vienne.

Europe – ma grand-mère paternelle, Frieda Buch, est née autrichienne à Łańcut, en Galicie. Aujourd’hui, sur une carte, on situe la ville dans le sud de la Pologne, près de la frontière ukrainienne. Mais en 1906, année de naissance de Frieda, Łańcut fait partie de l’empire austro-hongrois. La Galicie sera maintes fois reconfigurée au cours du siècle, au gré des drames et des guerres qui ont ravagé l’Europe de l’Est : province de l’empire austro-hongrois des Habsbourg, conquise par l’armée impériale russe, reprise par l’armée austro-allemande, annexée par l’Union soviétique, envahie par les troupes allemandes, réinvestie par l’Armée rouge, partagée entre la Pologne et l’Ukraine.

Europe – le père de ma grand-mère est rabbin, de la secte hassidim, son nom est Goldblatt. Il a le temps de faire six enfants avant de mourir de la tuberculose en 1910. Il est enterré à Łańcut : sa sépulture a aujourd’hui disparu, l’armée allemande ayant détruit le cimetière pendant la guerre. Esther Buch, la femme du rabbin, la mère de ma grand-mère, fabrique des fromages qu’elle vend en porte-à-porte. En 1916, pour échapper à la guerre – Łańcut se situe sur la ligne de front –, elle émigre en Allemagne, à Cassel, avec ses six enfants.

Europe – la Pologne est donc, d’un point de vue strictement géographique, la terre de mes ancêtres. Les villes sont éternelles, les pays changent de mains.

Europe – c’est à Cassel que Frieda Buch, devenue libraire, rencontre Nathan Zormann – qui deviendra Alphonse Sormann – mon grand-père, fils d’un éleveur de chevaux de location. Ils se marient en 1932. Alphonse est né russe à Varsovie, ville sous commandement tsariste. Mais c’est sa religion bien plus que son pays qui le définit : Alphonse, dont la langue maternelle est le yiddish, est un sujet juif dépendant de l’empire russe. En 1917, il quitte Varsovie et rallie Berlin pour échapper à la conscription. Il suit les cours d’une école de coupe et crée, à 20 ans, une maison de couture. Après la crise de 1929, et devant la montée de l’antisémitisme, il s’installe à Cassel, ville qui lui semble plus calme, plus accueillante. Il devient tailleur. En 1933, son magasin est détruit par un gang nazi. Alphonse et Frieda décident de s’exiler, de même que les cinq autres enfants d’Esther Buch, qui se dispersent aux quatre coins du monde.

Europe – Alphonse et Frieda marchent vers l’ouest, toujours. Ils choisissent la France, la région parisienne, la ville du Pecq dans les Yvelines. Ils y rejoignent un ami propriétaire d’une minuscule boutique de vêtements, refugié lui aussi, qui les embauche. Le couple ne parle pas un mot de français : le dictionnaire bilingue posé sur le comptoir facilite le commerce. En 1935 naît leur premier fils, Freddy.

Europe – été 40, Alphonse et Frieda fuient en direction du sud de la France, du Lot-et-Garonne, et s’arrêtent à Nérac, la ville d’Henri IV. Une fois encore, ils retrouvent un ami, celui-là est notaire. Grâce à quelques bijoux de famille et à l’or gagné dans leur magasin du Pecq, ils achètent une ferme. Ils y font du vin avec l’aide d’un commis nommé Marcel. Jusqu’en 42, Nérac est en zone libre, Alphonse et Frieda ne sont pas inquiétés – Pétain a déclaré que tout juif qui se montrerait capable de travailler la terre ne serait pas poursuivi.

Europe – à la fin de 42, la zone libre est envahie, les rafles commencent à Nérac. Alphonse rejoint les FFI du maquis de l’Ariège. Freddy est placé dans une famille sous un faux nom. Frieda reste à la ferme : quand la gendarmerie française et les miliciens descendent sur la ville, elle se glisse dans une cachette aménagée à l’arrière de la cheminée. Guy naît en mars 44. En août, une ultime rafle est annoncée : le nourrisson est confié à un jeune paysan, Jeannot, qui le dissimule dans un sac à jambon pour passer un barrage. Alphonse participe à la libération de Nérac avec un fusil sans cartouches. La sœur aînée de Frieda, Lotte Grunspann, restée à Paris, internée au camp de Rivesaltes en 40, malade du typhus, réussit à s’échapper et à rejoindre Nérac.

Europe – Jeannot recevra la médaille des Justes.

Europe – la guerre est finie, Alphonse et Frieda rentrent au Pecq. Leur maison a été bombardée par l’aviation américaine. Au titre des dommages et intérêts, ils sont relogés dans le même département, à Sartrouville, rue Voltaire. Ils y ouvrent une nouvelle boutique de vêtements dont l’enseigne annonce en lettres marron sur fond jaune : Au Progrès.

Europe – la famille de Frieda, disséminée à travers le monde, survit à la guerre et à l’extermination. La famille d’Alphonse est décimée. Tous sont restés en Allemagne ou en Pologne, tous ont été déportés ou persécutés, tous sont morts.

Europe – en 1947, Alphonse et Frieda demandent la nationalité française. Leur fils cadet, Guy, a été oublié sur le décret de naturalisation : des années plus tard, alors qu’il a besoin d’une nouvelle carte d’identité, la préfecture le sommera de prouver qu’il est bien français.

Europe – Lotte a toujours refusé d’être naturalisée, a préféré conserver son passeport d’apatride, un document en forme d’accordéon.

Europe – Soixante-dix ans après la Libération, Freddy est toujours pensionné par le gouvernement allemand en tant que victime de guerre.

Europe – en 2013, sollicitée par l’Institut français, je me rends pour la première fois en Pologne, à Cracovie. Je ne suis qu’à quelques heures de train de Łańcut – ville, sans doute éternelle, où l’on visite le château du XVe siècle et la synagogue construite en 1761, miraculeusement préservée. Je ne suis pas allée à Łańcut.