La Liste Finnegan 2012
La Société européenne des Auteurs publie pour la deuxième année consécutive la Liste Finnegan : une sélection de livres insuffisamment traduits, choisis et recommandés par dix auteurs polyglottes venant de dix pays différents. La Liste comporte aussi bien des œuvres classiques que contemporaines, écrites dans toutes les langues parlées en Europe y compris celles qui ne sont pas reconnues officiellement par l'Union européenne.
Le projet Finnegan s'efforce de montrer les lacunes existantes en traduction, cependant il s'agit aussi d'attirer l'attention sur des titres déjà traduits et qui ne sont plus édités ou, tout simplement, oubliés par un marché en constante recherche de nouveautés. Car la littérature qui s'inscrit dans la durée et veut laisser une trace se positionne toujours à contre-courant d'une production éditoriale uniforme, conçue pour la consommation immédiate.
L'ouverture aux autres langues et cultures caractérisant la richesse de la société européenne multiculturelle gagne en importance face à la montée en force d'un nationalisme qui exclut et se fait de plus en plus violent. La polyphonie multilingue de la Liste Finnegan s'évertue à rappeler un principe essentiel selon lequel "une culture est en fin de compte la somme des influences extérieures qu'elle reçoit", pour citer un des membres du comité de l'édition 2012, Juan Goytisolo.
Les membres du comité de la Liste Finnegan 2012 :
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Hoda Barakat
Hoda Barakat, née au Liban en 1952, est une des voix les plus originales de la littérature contemporaine arabe. Elle obtient un diplôme en littérature française à la Beirut University en 1975. En 1976, elle se rend à Paris pour commencer une thèse mais suite à la guerre civile qui se déclenche elle retourne dans son pays et décide d'y travailler comme professeur, journaliste et traductrice. En 1985, son premier recueil de nouvelles, Za'irat, est publié. Aujourd'hui elle vit à Paris où elle se consacre à l'écriture. Elle travaille également pour une radio de langue arabe.
Hoda Barakat a recommandé :
Ibn Hazm (994-1064), طوق الحمامة (Le collier de la colombe). Traduit en anglais, allemand, espagnol,français, néerlandais, lituanien, russe, serbo-croate et turc.
Bassam Hajjar, مِهَن القسوة, (Les métiers de la cruauté), Beirut-Lebanon: Dar al-Faraby, 1993. Pas de traduction.
Sargon Boulus, أزمة أخرى لكلب القبيلة, (Un autre os pour le chien de la tribu), Köln, Baghdad, Beirut: Al-Kamel Verlag, 2008. Pas de traduction.
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En savoir plus sur "Ibn Hazm - Le collier de la colombe"
Le collier de la colombe, ou "De l'amour et des amants", écrit par Ibn Hazm, homme de l'An Mil (né à Cordoue en 994), est le somptueux représentant du génie de l'Andalousie rayonnante.
Ce traité, unique en son genre, a échappé à la haine des "légistes" qui avaient brûlé presque tous les écrits de son auteur...
Complexe, subtil et étonnamment moderne dans son magnifique non-conformisme, ce livre traite de l'Amour dans tous ses états ; du quotidien aux valeurs soufis, des signes, mots et gestes aux idées humanistes et civilisatrices qui unissent les hommes.
Aimer, c'est choisir, et donc être libres...Exilés de notre époque -
En savoir plus sur "Bassam Hajjar - Les métiers de la cruauté"
Les métiers de la cruauté, recueil du libanais BASSAM HAJJAR, mort en 2009, est pour moi l'expression poétique (arabe ?) du plus haut degré de solitude et de dépouillement de l'Être face au néant.
Dans sa chambre, en compagnie d'un canari et d'objets inutiles, une fenêtre qui donne sur le cyprès des absents, la voix de HAJJAR est inaudible. Elle invoque la vanité des choses et n'appelle que la fuite du sens.
La nature morte des objets n'est autre que leur manque, et l'éphémère est la plainte des désirs rompus.
C'est la célébration de la petite douleur, la grande étant juste la prophétie de la Mort, puisque nous sommes les exilés de nos corps...
C'est notre "métier". -
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Un autre os pour le chien de la tribu est un recueil de poèmes de l'Irakien Sargon Boulus, mort en 2007 loin de son pays.
C'est par excellence la poésie de l'exil dans sa forme la plus crue et la plus intense.
Loin de la "suavité" romantique de la mémoire magnifiée par la nostalgie du lieu premier, Un autre os... use de la mémoire comme une matière première brute du Manque, un magma qui avance et explose tel un cri instinctif ancestral et primitif ... mais un cri qui atteint des dimensions cosmiques et existentielles ...
C'est le chant de l'exilé libre ...
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György Dragomán
György Dragomán est un auteur hongrois et un traducteur littéraire. Son roman le plus connu, Le roi blanc (2005), a été traduit en plus de 28 langues. Il est né à Târgu Mureş (Marosvásárhely) en Transylvanie, Roumanie. En 1998, sa famille emménage en Hongrie. Il va à l'école dans la ville hongroise Szombathely, puis à l'université de Budapest où il obtient un diplôme en anglais et en philosophie. Il a reçu de nombreux prix littéraires notamment le Sándor Bródy Prize. György Dragomán vit à Budapest.
György Dragomán a recommandé :
János Székely, A nyugati hadtest (The Western Corps), Budapest: Magvetö, 1982. Traduit en roumain.Péter Lengyel, Macskakő (Cobblestone), Budapest: Jelenkor, 1988/ Európa Könyvkiadó, 1994. Traduit en anglais.
István Szilágyi, Agancsbozót (Antleshrub), Kolozsvár: Kriterion, 1990. Pas de traduction.
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Un court livre composé de sept nouvelles, toutes liées entre elles et relatant l'expérience d'un jeune officier pendant la Seconde Guerre mondiale. Le livre de János Székely examine inlassablement les fonctionnements de la machine de guerre et ses effets sur l'individu. Le portrait d'un soldat torturé et persécuté par toute sa compagnie, le récit d'un professeur forcé d'exécuter son élève parce que ce dernier a déserté, l'histoire d'un soldat allemand et de son chien qui tue méthodiquement les prisonniers affaiblis laissés en arrière par leur armée en retraite ; chacune de ses histoires fait l'analyse de l'éthique de la défaite et est pleine d'images intenses et marquantes, montrant comment la guerre façonne tout et tous selon ses propres buts, comment l'honneur, la peur et la cruauté se mêlent jusqu'à devenir une seule et même terrible monstruosité.
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Sur fond d'un roman historique à suspens racontant l'histoire d'un hold-up dans une bijouterie de Budapest au début du 20e siècle, ce livre propose une re-création historique d'un Budapest aujourd'hui disparu, où la ville elle-même devient un lieu vivant et respirant, un des personnages centraux. Sur la toile de fond de la ville rendue à force de détails précis, une bande de voleurs professionnels et un détective sont engagés dans une lutte épique qui les mènera en fin de compte jusqu'aux coins les plus reculés d'Europe.
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Après un accident de randonnée, un homme se réveille non loin d'une grotte isolée dans les montagnes. Cette grotte se révèle être un lieu mystérieux, une sorte de prison où une communauté de forgerons battent sans arrêt des sabres dans le but de recréer l'art perdu de forger d'antan. Il n'y a pas d'issue. Il est obligé de devenir forgeron lui-même, faisant peu à peu sien le but de la communauté de créer le sabre ultime, une copie du Katana japonais. Durant le processus, il perd, puis réclame son humanité, comprenant peu à peu le fonctionnement et l'éthique de la vie en société dans une prison.
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Georges-Arthur Goldschmidt
Georges-Arthur Goldschmidt est un auteur et traducteur français d'origine allemande. En 1938, il doit fuir l'Allemagne. Il part d'abord en Italie, puis en France. En 1949, il obtient la nationalité française. Il enseigne l'allemand jusqu'en 1992. En tant qu'auteur et essayiste, il écrit et s'exprime en français. Il a traduit, entre autres, des ouvrages de Walter Benjamin, Nietzsche, Kafka et Peter Handke. Son livre le plus célèbre, intitulé Quand Freud voit la mer, est un essai sur Sigmund Freud et la langue allemande.
Georges-Arthur Goldschmidt a recommandé :
Klaus Nonnenmann, Die sieben Briefe des Doktor Wambach (Les sept lettres du Docteur Wambach), Olten: Walter Verlag, 1959/ Tübingen: Klöpfer & Meyer Verlag, 2007. Pas de traduction.
Roger Martin du Gard, Le Lieutenant-Colonel de Maumort, Paris: Gallimard, 1983. Traduit en néerlandais et en anglais.
Louis Calaferte, Requiem des innocents, Paris: Éditions Julliard, 1952. Pas de traduction.
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Un récit fantaisiste qui, au premier abord, ne traite que de choses insignifiantes, mais qui en même temps explore les tournures et les méandres de la langue allemande d’une façon amusante et nostalgique, comme sinon seulement Jean-Paul en serait capable.
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Un grand roman « initiatique » sur les découvertes et les troubles érotiques d’adolescents livrés aux exaltations réciproques, au seuil des intensités de la vie, mais aussi un grand roman inachevé sur la France de quatorze à la Libération.
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Une jeunesse de pauvreté et de misère exposée au cynisme, mais à la recherche de l’amitié et de la confiance toujours déçues, à travers une succession de faits qui font découvrir le désemparement d’enfants livrés au terrain vague et à la brutalité des adultes.
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Vassili Golovanov
Vassili Golovanov est un écrivain russe. Il a suivi des études de journalisme à la Moscow State University et a publié dans de nombreux magazines. Il est l'auteur de nombreux essais géo-poétiques, inspirés par des expéditions dans les îles polaires de Kolguiev et de "New Land", d'Asie et du delta de la Volga. Ostrov, ili opravdanie bessmislennikh puteshestvi (L'île ou Éloge des voyages insensés, 2002) est une de ses visions poétiques du territoire, dans ce cas précis de l'île de Kolguiev. Il a également publié Tachanki s Yuga (Tachankas du Sud, 1997), un travail d'investigation sur le mouvement makhnoviste désigné par le journal Nezavisimaia gazeta comme "meilleur livre de l'année" lors de sa sortie.
Vassili Golovanov a recommandé :
Vladislav Otrochenko, Персона вне достоверности (A Non-Credible Person), Moscow: Kolibri, 2010. Traduit en anglais et en italien.
Andrei Baldin, Протяжение точки (L'extension d'un point), Moscow: Publisher 1 September, 2009. Traduit en français.
Vasili Nalimov, Спонтанность сознания. Вероятностная теория смыслов и смысловая архитектоника личности (Spontaneity of Consciousness: Probabilistic Theory of Meanings and Semantic Architectonics of Personality), Moscow: Prometheï, 1989. Traduit en anglais (non publié) et en allemand.
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Il est assez difficile, n’étant pas critique professionnel, d’exposer les raisons pour lesquelles tel ou tel livre nous plaît. L’étendue du point est une ligne. Un itinéraire. Un voyage. Andrei Baldin a écrit le voyage du verbe russe, depuis Karamzine (qui l’apporta d’Europe) jusqu’à Pouchkine… Et Pouchkine parcourut toute la Russie d’alors, ne négligeant ni le Nord, ni le Sud, ni même l’Est (Orenburg). Il se préparait à aller jusqu’à Kamtchatka et même jusqu’en Chine – mais cela ne se fit pas. Mais que se passa-t-il donc ? Une chose étonnante : jusqu’à Orenbourg, selon ce qu’écrit Pouchkine, la Russie existe. Plus loin, à l’Est d’Orenbourg, il n’y a plus de Russie, il n’y a que la Sibérie, en dépit de tous les efforts ultérieurs et du talent mis en œuvre pour y parvenir, y compris par les écrivains eux-mêmes. Citons une tentative héroïque de Tchékhov : parcourir tout le pays d’Ouest en Est et écrire quelque chose sur cette expérience. L’échec de cette tentative est non seulement étonnante mais aussi éloquente. La Sibérie était, est, et restera la Sibérie. Tolstoï exprima par les mots l’ahurissant conflit qui oppose l’Europe (en la figure de Napoléon) au monde (la Russie comme monde), et montra à quel point l’invasion étrangère dévasta ce monde. Plus précisément Moscou « mise à feu par l’incendie » : Moscou à cette époque est un petit monde très provinciale, très confortable… c’est un nid qui est détruit, réduit en cendres. Il y vivait des philistins, des nobles, des gens simples : personne ne songeait à opposer une quelconque résistance à Napoléon – et pourtant c’est cette ville déchirée qui scellera la véritable mort de Napoléon. Quelle en est la raison ? Il s’agit ici de renversements ténus, de mouvements de point. Personne avant Baldin n’avait évoqué avec autant de précision et d’attention l’Histoire et les espaces russes, personne ne les avait envisagé de ce point de vue, un point de vue auparavant incompréhensible et insaisissable. Mais où se situe ce point précisément ? Et bien ici même, dans l’espace du papier, du texte lui-même : le lecteur doit faire preuve d’habileté et ne pas succomber à la paresse, mais au contraire toujours confronter ses trésors « littéraires » à la carte naturelle. Ainsi les espaces marquent (ou ne marquent pas) l’Histoire selon qu’ils aient été ou non mis en mots. Il y a de nombreux trous noirs dans cet espace béant et silencieux de la Russie et de l’histoire russe qui s’expliquent par le fait qu’ils n’étaient pas assimilables dans le domaine du mot. Personne n’avait jamais considéré l’histoire russe comme le fait Andrei Baldin dans ce livre.
trad : K.Flouest-Sell
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S'il fallait nommer des successeurs à la littérature russe classique, alors le premier à citer serait sans aucun doute Vladislav Otrochenko. Son verbe est solaire, joyeux, frais, épicé, ravi : il est lui-même tour à tour cosaque sur le Don, Vénitien ou Génois sur le fleuve Tanaïs, à la dernière limite entre l’Europe et l’Asie, tenant les avant-postes du commerce. Au premier abord, on pourrait penser qu’il n’est pas un auteur qui mène une réflexion approfondie sur ses écrits et sur son style. Mais c’est mal voir (ou entendre, selon la manière dont on conçoit un texte). Otrochenko est un écrivain profond et d’une grande sagesse. Mais cette sagesse ne se démontre nulle part. L’auteur semble tout entier emporté par le plaisir d’écrire et de nous transmettre, à nous lecteurs, cette joie qui est la sienne. Il s’amuse du vieux monde cosaque dans lequel il a grandi (voir le cycle «Двор прадеда Гриши» et «Приложение к фотоальбому»), il jouit des nouvelles possibilités entrouvertes par la découverte de quelques mystères impénétrables dans la vie de Gogol («Гоголиана»), et enfin il s’enivre ouvertement de pouvoir réfléchir aux conditions dans lesquelles les innombrables vers de Catulle, que nous ne connaissons que trop bien, ont pu voir le jour.
La littérature russe connaît parfaitement les noms de ses prophètes les plus sombres. Mais depuis les temps heureux du XIXe siècle, elle n’a pas connu d’écrivain, si intelligent, si fin, dont l’œuvre témoigne d’une joie si pure, qu’on se demande si les gigantesques statues de ses confrères (oh tous ces profils barbus !) ont vraiment un rapport avec lui…
Trad : K. Flouest-Sell
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Juan Goytisolo
Juan Goytisolo est un poète, romancier et essayiste espagnol. Après de études de droit, il publie son premier roman en 1954. Un de ses romans les plus connus, Pièces d'identité, fut interdit de publication en Espagne. Opposant au régime de Franco, Goytisolo émigre à Paris en 1956 où il devient éditeur pour les éditions Gallimard. Il vit à présent au Maroc, dans un exil volontaire. Il a remporté de nombreux prix littéraires notamment le prix Nelly Sachs et le prix Octavio Paz.
Juan Goytisolo a recommandé :
Juan Francesco Ferré, Providence (Providence), Barcelona: Anagrama, 2009. Traduit en français.
Javier Pastor, Mate Jaque (Mat échec), Barcelona: Random House Mondadori, 2009. Traduit en français.
José María Pérez Álvarez, La soledad de las vocales (The Solitude of Vowels), Barcelona: Bruguera/ International Editors’ Co., 2008. Pas de traduction.
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En savoir plus sur "Juan Francesco Ferré - Providence"
Pour ceux qui conçoivent la lecture comme une incursion dans l'inconnu semblable à celle de l'écriture, Providence, le dernier roman de Juan Francisco Ferré, est un véritable cadeau : le destinataire de ce roman avance de surprise en surprise. Il revient sur ses pas pour vérifier qu'il n'a pas fait fausse route et recommence son périple stimulant : tout est à la fois réel et invraisemblable, ce voyage l'emmène imperceptiblement vers un univers rituel et hallucinant.
Ce serait trahir ce roman que de le résumer. À partir d'une histoire banale, celle d'un réalisateur espagnol, Álex Franco, qui se voit confier par une productrice française appelée Delphine un scénario nommé Providence pour qu'il en fasse un film, le récit se divise. Il développe plusieurs trames à différents niveaux, puis prend des directions nouvelles et audacieuses. Le séjour de Franco dans la ville nord-américaine qui servit d'inspiration au beau film d'Alain Resnais, se déroule sur des plans à la fois contradictoires et complémentaires. Ses cours universitaires infructueux, son projet cinématographique qui s'éloigne comme un mirage, ses rencontres hasardeuses avec des personnages relevant de différents codes littéraires (du roman gothique avec ses acteurs mystérieux et ses intrigues compliquées au roman érotique avec des femmes affamées de sexe, rencontrées dans les circonstances les plus insolites) métamorphosent graduellement le monde universitaire et cinématographique. Il observe d’un point de vue ironique la création d’un univers illusoire par les médias où la terreur devient une marchandise rentable.
En fin connaisseur de la modernité littéraire du siècle passé, Juan Francisco Ferré ajoute à son ample bagage de lecteur de Cervantès et de Joyce son expérience de l'ubiquité du cyberespace devenu notre quotidien. De la même façon que le cinéma et la télévision ont participé au changement du roman au XXIe siècle – soit en le dégradant en le soumettant à leurs règles et à leurs conventions dans le cas des romanciers paresseux ou médiocres, soit en créant un domaine littéraire inédit et non trivial comme celui des séries télé ou des feuilletons historiques –, l'Internet et ses dérivés influent sur le présent et son évolution dans la mesure où ils modifient la perception du réel et du virtuel. Ils brouillent leurs différences et modifient la compréhension de notre environnement quotidien. Employant un humour acide, l'auteur de Providence fait défiler devant nos yeux une galerie de personnages qui interviennent à différents niveaux du livre : terroristes, conspirateurs sectaires, professeurs universitaires ridicules et orgueilleux, vampiresses de l’Hollywood du siècle dernier. Si Juan Francisco Ferré en grand créateur qu’il est, introduit dans son chef d'œuvre des motifs de romans de chevalerie, mauresques, byzantins, bucoliques, etc., afin de les parodier et d’édifier les siens sur leurs ruines, ce fin lecteur de Cervantès compile également des formes d'expression artistiques contemporaines telles le cinéma, la télé, la toile omnivore, les mythes et les idées trompeuses de l'utopie nord-américaine pour les écraser et les brasser dans son mixer. Les figures iconiques du pop art et du hip hop, les bloggeurs apocalyptiques et visionnaires côtoient les référents littéraires d'antan. Le haut et le bas, le durable et l'éphémère se confondent dans une même pâte compacte sous l'effet des lames de son implacable machine à triturer. Tout y rentre grâce à une volonté égalisatrice, et de ce fait subversive, selon laquelle Beethoven vaut autant que n'importe quel rocker de Los Angeles ou de la Jamaïque.
L'impassible et toujours confus Álex Franco avance par sauts comme Don Quichotte, d'un niveau narratif à un autre, de la Dulcinée, qui se déshabille joyeusement devant lui, aux retards, puis à l'échec de son projet cinématographique. Le lecteur, tout en restant lecteur, devient également spectateur et internaute. Il navigue dans le cyberespace et se heurte aux pièges de ce que l'on nous vend trompeusement comme le réel. L'utopie nord-américaine illustrée par les technologies des quinze dernières années aboutit à la terreur post 11/09 : celle d'un ennemi fantomatique, sans armée, mais muni d'une volonté dévastatrice et destructive qui ne connaît pas de frontières et dont les armes sont à la fois la réalité et le cauchemar.
Grâce à cette synthèse de divers plans littéraires, cinématographiques, télévisuels, musicaux et cyber-spatiaux, Providence recrée une généalogie aux multiples racines hétérogènes et brassées. C'est un roman du XXIe siècle qui s’adresse à des lectrices et à des lecteurs capables d'imaginer l'accès au domaine littéraire comme une stimulante incursion dans des contrées hors du commun, où l'auteur de l’œuvre ne cesse de nous surprendre et de nous fait rire. À l'image d'une poignée de jeunes romanciers que j'admire, l'auteur de Providence a le courage de choisir le texte littéraire plutôt que la facilité du succès et la visibilité médiatique qu'offre un coup éditorial : un choix qui l'honore et mérite l'applaudissement de ceux qui défendent la modernité atemporelle perdurant au cours des siècles dans le vaste et complexe territoire de la littérature hispanophone.
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En savoir plus sur "Javier Pastor - Mat échec"
Nous sommes dans une station balnéaire, dont la décrépitude et l'abandon se renforcent au fil des cent pages du roman, à mesure que le monologue d'un personnage anonyme (aucun nom n'apparaît dans le roman) se déploie. Le narrateur rumine et évoque dans un discours l'échec de sa vie et de sa carrière, un échec qu'il attribue à sa relation malheureuse avec une ancienne directrice d'une clinique privée, obsédée par l’idée de devenir mère et d'avoir un enfant avec lui. L’humiliation qu'il ressent face à cette mise à l'épreuve de sa force génétique – il craint d’avoir dépassé l’âge fertile – aggrave d'autant plus sa rancœur : « aucune souffrance dans la vie n’est comparable à celle que deux amants sont capables de s'infliger mutuellement », « être père, c’est une vulgarité aberrante », etc. Faire lit à part, taper sur le clavier de la machine à écrire pour créer le bruit d'une mitrailleuse pour énerver sa compagne – il est écrivain – telles sont les manifestations de la stratégie agressive qui résulte de leur incommunication réciproque : « Je ne peux rien dire sans qu’elle se sente attaquée, elle ne peut rien dire sans que, immédiatement, j’organise ma contre-offensive ; nous nous haïssons la majeure partie du jour (et de la nuit). » « Vivre à deux », estime-t-il (et il a l’expérience de s’être marié deux fois avant cette désastreuse troisième fois), « annule l’individualité des composantes du couple et le contamine avec un mélange de haine et de frustration. »
L’hôte de cette station balnéaire, ou plutôt de cette résidence pour personnes âgées traitées comme des malades, abuse de l’alcool et fume des joints en cachette, jusqu’au jour où il reçoit la visite d’une belle rousse qui le tutoie familièrement, s’intéresse à sa santé et provoque un violent émoi en lui quand elle l’appelle papa.
Pour soulager sa solitude et son égocentrisme, le maître de l’établissement l’invite à une partie d'échecs. Son échec et mat, lui dit celui-ci pour terminer, reproduit coup sur coup la partie jouée par Madame de Rémusat et Napoléon en 1802. Nous sommes à la page cinquante du roman, à la charnière des deux parties du livre. Imperceptiblement, nous passons à une autre partie avec un Mat Échec où le maître assume le rôle de Napo ou de Léon, et elle (et non lui) celui de Madame de Rémusat : au « permettez, Madame » du maître d’hôtel succède un « je ne vois aucun inconvénient à vous appeler Napo, lui réponds-je en me rafraîchissant énergiquement avec un éventail. » Comme dans un tour de passe-passe, le romancier a inversé le récit : dorénavant nous écouterons la voix et nous lirons les pensées d'une femme.
Qui est-elle ? Son monologue intérieur, ou son expression réticente, est symétrique à celui du personnage masculin que nous connaissons déjà. Ancienne directrice d’une clinique de luxe, d’où elle fut renvoyée à cause de son goût sans modération pour la boisson, elle évoque, par bribes, l’allergie que provoqua dans son couple son obstination à vouloir être mère, sa fréquentation assidue des bars et la dégradation et la ruine de la station balnéaire où elle se sent enfermée à jamais. La visite inattendue et chaleureuse d'un jeune homme roux dont la proximité se traduit par le tutoiement et des baisers, ainsi que par son sourire d'homme amoureux, le conduit à croire à un coup de foudre. Or, en réaction à la recherche instinctive de ses lèvres, le cri scandalisé de « Mais maman !!! » retentira et mettra un terme brusque à l'idylle. À partir de cette scène – réplique de celle de son ex-mari avec la jeune rousse – de brefs moments de lucidité la conduisent à s’interroger : ne serait-elle pas en train de glisser dans la déraison, de devenir folle ? N’est-elle pas une malade entourée d’autres malades dans le même état ?
La déliquescence de la station balnéaire, changée en un asile pour personnes âgées, et sa robe de chambre en coton gris que la direction de l’établissement a imposé à tous les patients, ne font qu’aggraver son pessimisme vis à vis d’elle-même comme du monde qui l’entoure. Lors de ses promenades dans le jardin, elle, la Madame de Rémusat de la partie d'échecs, croise un Napo vieilli et courbé. « Il ne faut pas arrêter l’ennemi quand il commet une erreur », lui murmure-t-il. Ce à quoi elle répond: « Il faut garder sa foi dans l’anéantissement de l’autre ». La coexistence dans la haine de ce couple, frappé de démence sénile (l’auteur ne le dit pas, mais le lecteur le comprend), trouvera sa conclusion lorsqu’ils sortiront en même temps de l’asile de fous, et que leur famille respective, le jeune homme roux et la jeune fille rousse, venant les chercher, fusionneront grâce à l'art du romancier. « En m’embrassant, elle a murmuré ’Salut papa‘. En m’embrassant, il a murmuré ’Salut maman‘. » Les deux parties du récit, séparées par le tournant de la moitié, se referment l’une sur l’autre. Le livre est fini.
Mate jaque dessine habilement l’intrigue que je viens de résumer. L’auteur ne décrit pas les personnages : ceux-ci coulent comme des naufragés dans le courant des soliloques. C’est le devoir du lecteur – ou plutôt du relecteur – que de les sauver. La proposition littéraire de Javier Pastor est celle d’un orfèvre qui dissimule son art et son artifice à ceux qui conçoivent la lecture comme une incursion dans un domaine nouveau : non pas celui du roman d'aventures, mais celui des aventures du roman. La haine qui se dégage des deux personnages, masculin et féminin – l’authentique matière du livre –, m’évoque cette ingénieuse phrase d'un ami à moi : « Le couple est la première cellule terroriste au monde. » Mate jaque transforme cette affirmation pessimiste en une création artistique stimulante.
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En savoir plus sur "José María Pérez Álvarez - La soledad de las vocales"
Il y a cinq ans, la lecture de Nembrot (DVD Ediciones) de José María Pérez Álvarez suite aux recommandations d'un ami poète me laissa déjà une forte impression. L'œuvre ne contenait aucun des ingrédients des romans habituels : ni personnages facilement dessinés, ni intrigue prévisible, ni suspense maintenu jusqu'à la fin. Je me trouvais face à un texte original, dense et complexe, traitant de la relation d'amour et du manque de communication entre deux hommes qui n'avait rien de commun avec la thématique du genre gay dont on peut avoir l’habitude. Horacio Oureiro, loser hypocondriaque, et Bralt, un scribouillard fascinant, mythomane et plagiaire, vivent le lent écoulement du temps dans une triste pension de Pleamar, dans un environnement gris, de brume et de pluie, qui réapparaîtra par la suite dans les romans postérieurs de l'auteur : Cabo de Hornos (publié aussi par DVD Ediciones) et celui que nous commentons aujourd'hui. L'échec, l'amertume et l'amour impossible des personnages semblent se condenser dans une stèle funéraire de ce Finisterre inhospitalier : « La mort est le seul héritage que l'être humain reçoit et lègue. » La beauté surgit de sa désolation.
Publié par un éditeur modeste mais perspicace, et écrite par un écrivain “périphérique”, sans connexions avec les centres du pouvoir littéraire et médiatique, Nembrot passa pratiquement inaperçu, sauf pour une poignée de lecteurs, ou plutôt, de relecteurs exigeants. La critique, elle non plus, ne lui prêta aucune attention, fidèle à l'adage anti-Gide : ce qui ne se comprend pas en un clin d'œil n'intéresse pas. Le Prix Bruguera récemment attribué au roman, et décerné par Esther Tusquets comme seule membre du jury, réussira peut-être à attirer l'attention sur La soledad de las vocales, dernier roman d'une belle finition de Pérez Álvarez (né à O Barco de Valedoras, Ourense, en 1952).
Le pessimisme, l'alcool, la vieillesse et la conscience intime d'être des victimes de “biographies adversaires” sont le dénominateur commun des hôtes de la minable Pension Lausana où la plupart des scènes se déroulent, et dont les lettres lumineuses s'éteignent les unes après les autres sans que le propriétaire abattu n'ait l'idée de les remettre en marche : les dernières voyelles et consonnes du panneau lumineux brillent dans la nuit dans une solitude désemparée. Une solitude désemparée qui est partagée par les clients de la douzaine de chambres sales et abandonnées, la 2, celle de l'ex-nageuse olympique plongée dans l'évocation fausse de vieux amours et médailles ; la 7, celle du tapissier serbe fuyant les massacres et les nettoyages ethniques de ses compatriotes ; la 8, celle, fermée à perpétuité, à travers laquelle se glisse le vent en gémissant comme le spectre d'une femme séquestrée ; la 4, celle du peintre parisien tourmenté par le naufrage de sa carrière ambitieuse ; la 6, celle de l'écrivain qui lit Joyce, Selby et Kafka, et désire devenir riche et célèbre, gagner le Prix Nobel et pouvoir secourir ses parents qui sombrent dans la pauvreté ; et enfin la 9, celle dont l'hôte anonyme poursuit le monologue qui compose ce livre.
Il existe une ouïe littéraire, comme il existe une ouïe musicale. José María Pérez Álvarez possède les deux. Les phrases de son monologue s'enchaînent les unes aux autres, adoptant une prosodie et une suite de variations symphoniques calculées et harmonieuses, et créent un chœur de voix et de rythmes obsédants, asphyxiants presque, qui enveloppent et happent le lecteur-auditeur. Les motifs à la fois littéraires et musicaux se répètent du début jusqu'à la fin du livre : des évocations venant d'un esprit brumeux, plein de trous, Claudia Chauchat du sanatorium suisse de Mann, le bâton de Joyce, Milena et Brel, le chapeau jeté sur le portemanteau par Humphrey Bogart, Franz Dertod de Cabo de Hornos assassiné par les nazis, la femme qui se suicida dans la pension en 1980, le gigantesque noir Balthazar, qui sera le futur chauffeur de l'écrivain de la chambre 6, devenu riche par miracle. Les fantasmes du narrateur alcoolique, sombrant et pourrissant peu à peu dans une chambre sale et pleine de souvenirs dérisoires, tournent autour d'un amour improbable avec des narratrices olympiques sveltes, autour de femmes à peine entrevues dans un wagon de train, autour de la prostituée maltraitée qui l'accompagna un jour à l'intérieur de la chambre, et autour du souvenir des petites culottes d'une infirmière qui s'apitoya sur lui et les lui offrit pour qu'il puisse les renifler et se sentir moins seul dans l'hôpital où il se reposait après une intoxication due à un cognac frelaté.
Les gares de train désertées, les bancs publics d'ivrognes et de mendiants, les bouteilles jetées dans les containers alternent dans le flux narratif avec des images de Paris, d'illusions perdues, de voyages rêvés, le tout noyé dans des tournées et encore des tournées de bière et d’alcool. Les pensions lamentables, les bordels, les camions poubelles, les mâchoires artificielles, les brasseries et les églises aux Christs pâles et morts s'imbriquent et se superposent dans la voix du perdant qui réclame son droit « de n'appartenir à aucun pays, ne combattre sous aucun drapeau et ne pas se lever quand sonne un hymne quel qu'il soit » : la voix d'un apatride, apostasié et alcoolique, le triple A de sa condition de déchet non recyclable, nihiliste et autodestructeur.
Le pessimisme lucide de celui qui sait que « la mort est le seul héritage que l'être humain reçoit et lègue », d'un habitant d'un monde inexorablement condamné à l'extinction, ce pessimisme-là emplit La soledad de las vocales et sonne d'une manière fracassante à nos oreilles. José María Pérez Álvarez nous le transmet avec des mots beaux et justes, avec la maîtrise exigeante du véritable écrivain.
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Yannis Kiourtsakis
Yannis Kiourtsakis, romancier, essayiste et traducteur, est né en 1941 à Athènes. Il a suivi des études de droit à Paris où il a vécut pendant plus de dix ans. Son roman Σαν μυθιστόρημα, publié en 1995 en Grèce, est le plus connu de ses livres pour lequel il a également reçu un prix. Cet ouvrage, traduit également en italien sous le titre Come un romanzo, qui est la traduction exacte de l'original, constitue le premier volet d'une trilogie, dont les deux autres volumes sont intitulés Nous les autres et Le livre de l'œuvre et du temps. L'œuvre de Y. K., tant essayistique que romanesque, peut être considérée comme une quête incessante de la Grèce et de l'Europe, aux confins de l'identité et de l'altérité.
Yannis Kiourtsakis a recommandé :
Dionysios Solomos (1798-1857), H γυναίκα της Ζάκυνθος (La femme de Zanthe). Traduit en allemand, anglais, français, hongrois et italien. Ο Κρητικός (The Cretan), Οι Ελεύθεροι Πολιορκημένοι (The Free Besieged) & Ο Πόρφυρας (Porfyras – The Shark). Traduit en anglais et allemand.
Alexandros Papadiamantis (1851-1911), Ο Έρωτας στα χιόνια (L'amour dans la neige). Traduit en anglais, français et allemand. Ολόγυρα στη λίμνη (Autour de la lagune). Traduit en anglais et en français.
Yannis Beratis, Το πλατύ ποτάμι (The Broad River, 1946-47), Athens: Publisher Ermis, 1973/2002. Pas de traduction.
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Διονύσιος Σολωμός (Denys Solomos)(1798-1857) 'Απαντα, Τόμοι πρώτος και δεύτερος, Αθήνα Ίκαρος (Oeuvres complètes)
Mes choix, centrés sur le passé, ont été dictés par le souci d'apporter à la mémoire culturelle européenne une de ses dimensions plus ou moins inconnue et néanmoins, me semble-t-il, essentielle: la tradition littéraire de la Grèce moderne, en tant que tentative – probablement inachevée – de synthèse du génie de la langue ancestrale, de l'héritage antique, du christianisme orthodoxe d'Orient, de la culture orale du peuple, et de l'apport incontournable de l'Europe des Temps Modernes. Mon souhait: faire partager une expérience existentielle collective singulière, distincte et cependant proche de celle de l'Occident et, par là, susceptible d'éclairer d'une lumière nouvelle l'expérience commune des peuples européens.
Fondateur de la tradition poétique de la Grèce libérée, Dionysios Solomos a suivi un itinéraire qui tient du paradoxe : éduqué en langue italienne (il a fait toutes ses études en Italie) et continuant à s'exprimer en italien, il n'a adopté que tardivement sa langue maternelle qu'il a nourrie à la source des chants populaires grecs et de la littérature de la Renaissance crétoise (16ème-17ème siècles). Né à Zante, mort à Corfou (îles ioniennes), il n'a jamais mis le pied sur le continent de la Grèce, dont la vision sublimée hante toute son oeuvre. Imprégné par l'idéalisme allemand (Kant, Hegel, Schelling, Schiller), il conçoit le poème comme l'expression d'un « rythme fondamental – l'Idée » dont « la forme sensible [...] étend par degrés ses cercles ».
Pratiquement inconnu dans l'Europe contemporaine, unanimement reconnu en Grèce – mais surtout pour ses œuvres de jeunesse, notamment l'Hymne à la liberté, dont les deux premières strophes sont devenues l'hymne national du pays – il demeure un grand solitaire qui a atteint dans sa maturité les sommets d'un art poétique exigeant dans lequel le patriotisme et le sentiment profond de la Nature s'élargissent à l'horizon de l'Universel. D'où la beauté sublime d'un grand nombre de strophes et de vers où cette vision à la fois esthétique et éthique touche à son accomplissement; mais aussi le caractère confus et fragmentaire de ses œuvres majeures qu'il n'a pas pu – ou voulu - achever.
Je propose les œuvres suivantes:
H γυναίκα της Ζάκυνθος (La femme de Zante), une prose poétique aux accents prophétiques qui rappellent l'Apocalypse. Il existe une traduction française de Gilles Ortlieb aux éditions Le bruit du temps, Paris 2009.
Ο Κρητικός (Le Crétois), poème narratif et dramatique rempli de l'extase au sein de la Nature.
Οι Ελεύθεροι Πολιορκημένοι (Les Libres Assiégés), évocation tragique du siège de Missolonghi. C'est son œuvre majeure, qui l'occupa pendant vingt ans et dont il existe trois grandes esquisses inachevées ainsi que des fragments ou vers détachés.
Ο Πόρφυρας (Porphyras), esquisse poétique inspirée d'un fait divers (un jeune soldat anglais déchiré par un requin tandis qu'il nageait dans le port de Corfou) et affirmant la suprématie éthique de l'homme sur la toute-puissance aveugle de l'univers qui l'écrase.
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Αλεξάνδρος Παπαδιαμάντης (Alexandre Papadiamandis) (1851-1911)
Né à Skiathos, petite île du nord de la mer Égée, profondément attaché à la tradition orthodoxe grecque (il était fils d'un pope), Alexandre Papadiamandis a cependant sillonné l'Europe littéraire comme traducteur travaillant pour les journaux athéniens pour gagner sa vie. Auteur de quatre romans et de cent soixante nouvelles, il a vécu à l'écart des milieux littéraires (ses œuvres n'ont été publiées de son vivant qu'en feuilleton), tourmenté par une nostalgie incurable pour son île natale. C'est cette île qu'il se garde bien d'idéaliser – il en dépeint avec une vérité saisissante les misères quotidiennes – qui est à la fois la scène et le héros collectif de la plupart de ses nouvelles. Pourtant on est loin d'une étude de mœurs. Ce microcosme vivant et contrasté, avec la beauté ineffable de ses paysages (il y a chez Papadiamandis de magnifiques descriptions de la nature, empreintes d'une jubilation païenne, quasi panthéiste), ses modestes chapelles parsemées dans la campagne et surtout ses personnages hauts en couleurs – des bergers, des marins, des popes, des jeunes filles, des vieilles femmes, des petits commerçants, des bistrotiers – finit par devenir sous nos yeux une image du macrocosme grec et - pourquoi pas? - du vaste monde des humains.
Considéré par la majorité de la critique grecque comme le « saint des lettres helléniques », il a cependant, grâce à son art narratif sans pareil, la stature d'un grand écrivain européen dont les qualités spécifiquement romanesques ont été mises en lumière par Lakis Proguidis dans son essai La Conquête du roman, Paris, Les Belles Lettres, 1997.
Je propose la traduction d'un choix de nouvelles, parmi celles qui figurent dans les volumes 2 à 4 des Œuvres complètes (Άπαντα), publiées par les éditions Dόμος à Athènes, 5 volumes.(Voir, par exemple, le choix des deux traductions françaises de René Bouchet, L'amour dans la neige, Hatier 1993 [épuisé] et Autour de la lagune, éd. Zoé, Genève, 2005).
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L'auteur, engagé volontaire pendant la Seconde Guerre mondiale lors de l'invasion de la Grèce par les troupes de Mussolini (en octobre 1940), déploie dans ce livre un vaste récit, sobre et dépouillé, du conflit tel qu'il l'a vécu sur les montagnes d'Albanie. Loin de toute emphase nationaliste et dans un style parfaitement simple - fruit d'un labeur obstiné et d'un art consommé -, il décrit avec une profonde humanité les faits et gestes des gens simples au milieu du combat. Cela donne une peinture saisissante de l'éthos du peuple grec, avec ses hauts et ses bas, au cours de cette guerre défensive qui fut un moment de grande ferveur collective dans l'histoire grecque moderne. Mais son mérite va au delà. Par son aptitude à nous faire voir en quelques lignes tout ce qu'il observe et à cerner un personnage en peu de mots, par son sens aigu du détail qui suffit à créer toute une atmosphère, enfin par son don de nous montrer le monde extérieur à travers le psychisme de l'individu singulier (notamment grâce à l'emploi fréquent du discours indirect libre), il éclaire la condition de l'homme plongé malgré lui dans la guerre.
Le récit est suivi d'une trentaine de pages de notes de l'auteur relatives à son atelier littéraire.
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Terézia Mora
Terézia Mora est née en 1971 à Sopron en Hongrie. En 1990, elle emménage à Berlin et suit des cours de littérature hongroise et d'études théâtrales à l'université Humboldt. Elle a également suivi une formation en écriture scénaristique à la Deutsche Film- und Fernsehakademie Berlin et a été scénariste pendant un temps. Depuis 1998, Terézia Mora se consacre entièrement à l'écriture, en plus elle travaille comme traductrice de l'hongrois vers l'allemand. Elle a reçu de nombreux prix (Ingeborg Bachmann Prize en 1999) pour son travail. Der einzige Mann auf dem Kontinent (The Last Man on the Continent) est le titre de son dernier roman.
Terézia Mora a recommandé :
Tibor Déry, Szerelem (Amour, nouvelle), Hungarian National Heritage Holding presented by Budapest: HoFra, 1956. Traduit en bulgare, tchèque, anglais, français (à paraître), allemand, hébreu, polonais, serbo-croate et espagnol (droits sous réservation).
Géza Csáth (1887-1919), Mesék, amelyek rosszul végzödnek (Tales That End Unhappily, Complete Short Stories). Différentes nouvelles traduites en bulgare, anglais, estonien, français, allemand, italien, serbe, espagnol, slovaque et vietnamien.
Dieter Forte, Tetralogie der Erinnerung: Das Muster, Tagundnachtgleiche, In der Erinnerung (Trilogie: Das Haus auf meinen Schultern) & Auf der anderen Seite der Welt, (Tetralogy of Memory: “The Pattern“, “Equinox“, “In Memory” (Trilogy “The House on My Shoulders“ & “On the Other Side of the World“), Frankfurt am Main: S. Fischer Verlag, 2010. “Das Muster” traduit en anglais, “Tagundnachtgleiche” en français, La Trilogie “Das Haus auf meinen Schultern” en turc.
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Après la découverte de plusieurs écrivains hongrois de premier choix, mais de "second ordre", j'aimerais que l'on redécouvre enfin quelques excellents auteurs de premier choix.
Il existe des traductions de Tibor Déry et de Géza Csáth, mais on ne les trouve en général pas dans n'importe quelle librairie.
Tibor Déry : Amour (Une nouvelle)L'Hongrie des années 60 du vingtième siècle : B., un prisonnier politique, est libéré sans plus d'explications, après 7 ans de prison dont un an et demi dans le couloir des condamnés à mort. Il retourne chez sa femme, qui l'aime toujours, et son petit fils qui, depuis son arrestation, vivent dans des conditions difficiles.
Il faudrait redécouvrir toute l'œuvre de Déry : son premier roman, La phrase inachevé, paru en 1957 en Hongrie, montre à travers le personnage de Lörinc Parcen-Nagy, fils d'un dictateur corrompu à la recherche d'une voie à suivre dans sa vie personnelle, dans l'Histoire et dans la politique, la vie en Hongrie de l'entre-deux-guerres.
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Un exemple seulement : deux jeunes garçons ayant perdu trop tôt leur père, commencent par torturer des animaux et finissent par tuer leur mère en essayant de lui voler ses bijoux, qu'ils ont l'intention de vendre pour avoir de quoi payer les jeux érotiques d'une jeune fille (Matricide).
La prose de Csáth est pleine de folie, d'érotisme et d'agression, ses prises de position sont bouleversantes et parfois contestables, mais souvent on est forcé de confirmer ses observations et d'admettre que "oui, c'est ainsi que nous sommes".
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Une famille franco-italienne de canuts et une famille polonaise de mineurs se rencontrent dans la région de la Ruhr durant les années vingt. Le nazisme, la Seconde Guerre mondiale et le Wirtschaftswunder, le miracle économique de la RFA des années 50, sont racontés par un jeune homme qui n'est pas une victime, mais un survivant. La trilogie Das Haus auf meiner Schulter (La maison sur mes épaules), suivi du roman Auf der anderen Seite der Welt (De l'autre côté du monde) font de cette tetralogie un grand roman historique.
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Sofi Oksanen
Sofi Oksanen est née en 1977 de père finnois et de mère estonienne. Jusqu'à présent, elle a publié trois romans et un recueil d'essais. Un de ses romans, Purge, conçu à l'origine comme une pièce de théâtre, est devenu un best-seller international. Elle a reçu de nombreuses récompenses pour son travail littéraire, notamment le prestigieux Finlandia Prize.
Sofi Oksanen a recommandé :
Asko Sahlberg, Höyhen (The Feather), Helsinki: WSOY, 2002. Traduit en tchèque.Arto Salminen, Lahti (The Slaughter), Helsinki: WSOY, 2004. Pas de traduction.
Mirkka Rekola, Kuka lukee kanssasi? (Who Reads With You?), Helsinki: WSOY, 1990. Traduit en anglais et suédois.
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Arto Salminen (1959-2005) fait partie des auteurs disparus trop tôt de la littérature finnoise contemporaine au tournant du 21e siècle. C'est malheureusement avec son dernier roman Lahti (Massacres, 2005) qu'il a commencé à gagner l'attention internationale. Ce roman poétique et cruel dépeint deux mondes séparés dans lesquels l'abattage est poussé à son extrême. D'un côté, nous suivons l'existence de soldats s'entrainant à tirer sur des cochons géants mâles, puis les emmenant à l'hôpital pour évaluer le prix de l'opération - l'armée souhaitant s'informer sur les coûts réels et la logistique à grande échelle en cas de guerre contre le terrorisme. De l'autre côté, nous assistons au massacre de l'entreprise d'un petit commerçant, dépassé par le pouvoir des grandes chaines. Salminen choisit toujours des thèmes cruels, mais montre paradoxalement de la tendresse quand il s'agit des victimes de cet abattage en continu.
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Asko Sahlberg (né en 1964) utilise des phrases brèves et ouvre un monde fictionnel par le récit d'expériences sensuelles fortes vécues par ses personnages. La nouvelle Höyhen (The Feather) en est un bon exemple, elle plonge dans l'esprit d'un jeune homme retardé, enfermé dans une institution. Mouvements légers et choses sont enregistrés par ses sens, le tout décrit de manière simple, mais avec poésie. Des flashbacks de son enfance, des souvenirs de sa famille permettent au lecteur de comprendre pourquoi il a été séparé de ses proches et ce qu'il ressent pour eux. Et que penser de la cruauté avec lequel il est traité dans cette institution ? Est-ce qu'il la ressent de la même manière que le lecteur ?
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Mirkka Rekola ( née en 1931) est une des plus grandes poétesses de la poésie finnoise d'après-guerre, un repère essentiel pour ceux qui recherchent la clarté, la grâce et la maestria du langage. En surface, ses poèmes paraissent simples, mais quand le lecteur en vient à comprendre leur intention plus profonde, il peut être saisi d'un léger vertige. Ainsi qu'elle le dit elle-même : elle ne décrit pas le monde, elle le crée, dans chaque mot, dans chaque syllabe. Le recueil de poèmes Kuka lukee kanssasi? (Who reads with you?) reprend, en la déformant, la question Who walks with you? Mais dans l'univers poétique de Mirkka Rekola ces deux éléments ne peuvent être séparés : on marche côte à côte, on lit côte à côte, on crée le monde ensemble.
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Roman Simić
Roman Simić est né en 1972 à Zadar en Croatie. Il est le directeur artistique du Festival of the European Short Story et l'éditeur de la série Anthologies of European Short Story. Ses propres nouvelles ont été publiées dans de nombreuses anthologies sur la littérature croate contemporaine et traduites dans plusieurs langues européennes. U što se zaljubljujemo (What Are We Falling in Love With, short stories, 2005) a remporté le prix Jutarnij-List du meilleur livre croate de l'année. Roman Simic vit en Croatie et travaille pour la maison d'édition Profil.
Roman Simić a recommandé :
Mirko Kovač, Kristalne rešetke (Crystal Grids), Zagreb: Fraktura, 1995/2004. Traduit en polonais, serbe, slovène et suédois.
Olja Savičević Ivančević, Adio kauboju (Farewell Cowboys), Zagreb: Algoritam, 2010. Traduit en allemand et serbe, droits vendus pour l'espagnol et le macédonien.
Senko Karuza, Teško mi je reći (It’s Hard For Me To Say, Collected Stories), Zagreb: Profil, 2007. Différentes nouvelles traduites en anglais, allemand et italien.
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Adam Thirlwell
Adam Thirlwell est né en 1978 et a grandi dans le nord de Londres. Il a suivi des études d'anglais à Oxford au New College, et a été "prize fellow" du All Souls College (Oxford) de 2000 à 2007. Son premier roman, Politique, a paru en 2003. A suivi en 2007, un livre sur l'art international du roman, Miss Herbert. En 2008, il remporte le "Somerset Maugham Award". Son second roman, L'évasion, a paru en 2009 en Angleterre et en 2011 en traduction française. En 2003, Adam Thirlwell est nommé parmi les vingt "Meilleurs jeunes romanciers britanniques" par le magazine Granta.
Adam Thirlwell a recommandé :
Gertrude Stein, Wars I Have Seen (Les guerres que j'ai vues), New York: Random House, 1945 (Épuisé). Traduit en français, allemand, italien et espagnol.
Elizabeth Bishop, Letters, New York: Farrar Straus & Giroux, 1994. Traduit en portugais (Brésil).
Sir Thomas Browne (1605-1682), The Complete Works. Divers travaux traduits en français, allemand, italien, japonais, espagnol et suédois.
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Les guerres que j'ai vues est un des derniers livres écrits par Gertrude Stein. Publié en 1945, il s'agit d'un ouvrage de mémoire sur la Seconde Guerre mondiale. Mais étant écrit par Gertrude Stein, il ne s'agit pas d'un ouvrage de mémoire au sens traditionnel du terme. Stein a passé la guerre plutôt à l'abri dans la France de Vichy, en compagnie de son amante Alice B. Toklas : une situation plus qu'étrange, étant donné qu'elles étaient toutes les deux américaines, homosexuelles et juives. Et ces mémoires sont donc un compte-rendu évasif puisqu'elles ne cherchent jamais à expliquer la raison pour laquelle elles étaient parvenus à échapper à la guerre dans la France de Vichy. Mais le caractère évasif du livre en fait aussi sa valeur. Il analyse jusqu'à quel point un style peut aussi représenter une forme de répression. Il est hanté depuis les premières phrases par la mort : ‘I remember being very worried in reading, if anybody in the book dies and did not have children because then nobody in that family could be living yet, and if they were not living yet how could they hear what was happening.’ Ou en d'autres mots, il est hanté par le refus enfantin de prendre acte des ces faits avec sérieux. Créant une désinvolture dévastatrice, comme ce moment où Stein s'étonne des possibilités laissées aux déportés ‘they might amuse themselves by learning and reading German and they might amuse themselves by saying that they are going travelling as students…’ – ce qui permet à Stein d'aborder un sujet que personne d'autre n'oserait aborder, la collaboration et ses complications : ‘And now in June 1943 something very strange is happening, every day the feeling is strengthening that one or another has been or will be a traitor to something…’
C'est la raison pour laquelle il représente une des plus grandes œuvres modernes - au moment où la modernité scelle son engagement au style en tant que valeur amorale. En effet, elle écrit : ‘Anybody can understand that there is no point in being realistic about here and now, no use at all not any, and so it is not the nineteenth but the twentieth century, there is no realism now, life is not real it is not earnest, it is strange which is an entirely different matter.’
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Elizabeth Bishop est une des plus grandes poètesse du 20e siècle. Ceci est un fait, cher lecteur, qui demeure indiscutable. Et pourtant elle ressemble si peu à l'image habituelle d'un grand poète : elle est un pure produit de la maîtrise de soi. Mais ce fait étrange est également ce qui la rend si extraordinaire : la tristesse et les plaisirs nous sont présentés dans son œuvre avec une telle délicatesse, comme j'en veux pour exemple dans ce si beau poème ‘Questions of Travel’, où tout une vie de tristesse se résume à la densité électrique de ses descriptions comme par exemple ‘the fat brown bird / who sings above the broken gasoline pump / in a bamboo church of Jesuit baroque’. Sa poésie est un miracle d'intimité. Ainsi le lecteur intéressé aurait besoin pour entrer dans cette intimité de faire la lecture de sa correspondance éditée par Robert Giroux, qui était son éditeur, et publiée sous le titre One Art. En effet, ces lettres donnent une version légèrement plus inégale de l'art paradoxal de Bishop, où plus une phrase arrive à enregistrer avec précision la surface du quotidien, plus elle révèle en même temps une perte insupportable, une perte qui est d'autant plus poignante que dénué de sentimentalité.
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Dans le premier volume de son essai The Common Reader, Virginia Woolf décrit ‘that growing consciousness of one’s self, that brooding in solitude over the mysteries of the soul, which, as the years went by, sought expression and found a champion in the sublime genius of Sir Thomas Browne. His immense egotism has paved the way for all psychological novelists, autobiographers, confession-mongers, and dealers in the curious shades of our private life. He it was who first turned from the contacts of men with men to their lonely life within.’
Sir Thomas Browne était un médecin et antiquaire. À peine un écrivain. Né en 1605, il publie son premier livre Religio Medici en 1642, au moment où la guerre civile éclate en Angleterre. Il meurt 40 ans plus tard, en 1682. Sa vie entière, il la consacra à la médecine et à l'étude. Et il est l'un des auteurs les plus originaux de la littérature anglaise. Un de ses textes les plus fameux est connu aujourd'hui sous le nom de Urn-Burial, bien que son titre complet est Hydriotaphia: Urn-Burial ou A Brief Discourse of the Sepulchral Urns Lately Found in Norfolk.
On pourrait penser à un ouvrage d'antiquaire de province, mais il n'en est rien, ce livre montre au contraire comment l'ancien se retrouve dans tout, y compris nos formes les plus modernes. Voilà un aspect de son originalité. Un autre est sa prose. C'est la prose anglaise qui se rapproche le plus du latin qu'il m'ait été donnée de lire : ‘But who knows the fate of his bones, or how often he is to be buried? Who hath the oracle of his ashes, or whither they are to be scattered?’ Dominique Aury a traduit ce texte en français sous le titre Les Urnes funéraires. Mais Browne devrait avoir le droit à plus qu'une traduction. C'est un écrivain si étrange et si précis que ses œuvres complètes devraient être traduites dans de nombreuses langues, y compris ses lettres sur la garde des autruches ou son texte The Garden of Cyrus qui propose quelque formule de sombre sagesse comme celle-ci : ‘Life itself is but the shadow of death, and souls departed but the shadows of the living. All things fall under this name. The sun itself is but the dark simulacrum, and light but the shadow of God.’
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